Concours international de poésie 

« Matiah Eckhard» 2026

Mentions spéciales « Université » 

 

 

Marraine de Guerre

Ce qui nous semblait bien lointain résonne à présent aux pas de nos portes.
Rumeurs, désaccords, tout doit être évité.
Oublions leurs cris, oublions les décombres, oublions l’ennemi.

Mais il y a toi,
Jeune soldat. 
Fier de porter les couleurs de ton pays.
Prêts à s’aimer mais voués à être séparés.
Je compte nos derniers instants.
Dix ans? Dix mois?

Demain.

Un corps tombé, c’est un mètre de gagné ;
La guerre ne peut se pardonner.

Venu de ta petite cité, engagé pour te chercher, tu as fini tué.
Des papiers signés, pour une vie terminée.
Mais une vie achevée dans les tranchées ne vaut même pas la peine d’être commencée.  

Je reste là, j’espère ton retour, et je répète en boucle qu’il ne reste plus rien pour nous.

Tel le drapeau tricolore levé quotidiennement, tu t’envoles mécaniquement dans les cieux, mais contrairement à lui tu n’es qu’oubli. 
Lui se replie tandis que toi, tu péris. 

Tu demeures dans un néant, me laissant seule dans le chaos que tu as si brutalement quitté.

Héros de notre patrie,
Déserteur de ma vie.

Céleste ERWIN,

20 ans, Lycée Joffre de Montpellier

 

 


 

 

NOMBREUX SONT CEUX

 

Derrière un sourire apaisé,

trop souvent la douleur s’endort,

des souvenirs ensanglantés

se dissimulent dans le décor.

 

Derrière un rire éclaboussé,

s’étire un silence de mort,

un vide que nul n’a percé,

un cœur figé dans le remords.

 

Nombreux sont ceux, au cœur brisé,

qui rêvent encore de tendres lueurs,

malgré les nuits malmenées,

malgré la rouille de leurs pleurs.

 

Nombreux sont ceux, usés, blessés,

qu’une vie d’enfer a vidés,

mais qui s’efforcent de briller

d’un sourire faussement léger.

 

Nombreux sont ceux qu’on croit perdus,

et qui, pourtant, marchent debout ;

ils affrontent l’ombre têtue,

et relèvent encore les genoux.

 

Nombreux sont ceux que l’amour lie,

noyés dans la soif des caresses,

ils s’enlacent, chair contre envie,

et gémissent sous la tendresse

 

Nombreux sont ceux qui rient le jour,

mais pleurent seuls dans le néant ;

ils noient en secret leur amour

dans l’encre noire du tourment.

 

Nombreux sont ceux que les blessures

n’ont pas éteints, n’ont pas trahis,

et qui bravent chaque fissure

avec l’audace des meurtris.

 

Nombreux sont ceux qui tiennent droit,

masquant les larmes sous la peau,

et dans le gouffre de leur voix,

portent le monde, sans repos.

 

Jean-Baptiste SCRITCHMONOV,

21 ans, Institution Mixte Artimoun, Port au Prince, Haïti

 

 


 

 

Au creux de ma main 

 

Très tôt,

J’ai appris à me taire,

À retenir mes mots

Au creux de ma main.

 

À traverser les océans

Sous les sourires des requins,

À porter la terre

Sur mes épaules.

 

J’ai appris à défaire mes nœuds

Dans le silence glacial des murs,

À sentir sans ressentir.

 

Le vent hurlait autour de moi,

Jamais vers moi ;

J’étais une âme suspendue

Dans le calendrier des jours perdus.

 

Je vivais dans un monde

Sans clé pour y entrer ;

Je pouvais toucher mon soleil

Sans en voir la lumière.

 

J’ai accroché mes mots à la porte ;

On les a pris pour un manteau.

Je les ai cachés dans un tiroir ;

Ils passaient pour des rejets.

 

Alors j’ai appris à les garder,

À l’intérieur de mes chaussures,

À les entendre murmurer

Quand mes pas invisibles

Traversent le couloir de mes rêves.

 

Bédacheley LERO,

21 ans, Faculté D’Agronomie et de Médecine Vétérinaire, Port-au-Prince, Haïti

 

 


 

 

Corridors du cri

 

Que parle mal ma voix

de la brûlure sans escampe

qui a appris à parler

dans la gorge d’un caillou

parfois j’avale un morceau d’ivresse

pour repousser la mer

dans sa tragique bain de vertige

 

il est certaines rues dans mes mains

qui marchent plus dociles

que l’enfant dormi de rêves écorchés

au bord de sa douleur palestinienne

 

mes silences boitent quelques fois

de corps en corps

jusqu’au bout des corridors

hier quelqu’un a crié

de la même fêlure qui habite la plaie

sur ma poitrine intranquille

 

ainsi reste le cri

accroché au fil électrique

épars sur la rive

comme un rêve en dérive

il tremble encore

pour ne pas réveiller la mort

de ses gestes en gestapo

 

je passe dessous la falaise

sans lever les yeux

par respect de vertige

ou fatigue d’errance

une main touche mon épaule

je me retourne

— personne

juste la chaleur injustifiée

d’un mort mal parti

 

autant longer la mer

avec ce poids innommé

assis sur mes épaules

je sais tant de fois

ce n’est pas moi qui dicte la marche

plutôt la ville dans sa pâleur

qui m’utilise

pour ne pas tomber

 

Shinaydine Alcimé, 

23 ans, Trou-du-Nord, Haïti

 

 


 

 

Permettez-moi

 

Permettez-moi de partir

Permettez-moi de partir

Loin des hommes

Près des âmes amies

Devenues kamis

Près des âmes

Qui vivent et vibrent

Qui mènent une vie sainte et libre

Loin des bruits

Loin de ces cacophonies

Qui incitent

L’arrogance

La violence

Et l’insolence

Permettez-moi de partir

En exile

Sur l’île de moi-même

Pour mieux m’écouter

Pour mieux me laisser enchanter

Par ces proses que j’aurais récoltées

Permettez-moi de partir

Chez l’autre moi

Chez d’autres êtres

Écrivains

Écrivant

Vivants vibrants

Courtisans de paix et de clarté

Tisserands d’oraison de beauté

Permettez-moi de partir

Prendre la route des poèmes

Où pleuvent les mots des poètes bénis

Où pleuvent les mots des poètes insoumis

Résistants constants

Combattants contents

Permettez-moi de partir

Là-bas

Prendre place au côté des verdures

Pour chuchoter la nature

Pour inventer l’aventure de la lecture

Pour faire échos dans le système

Pour être à l’écoute de l’écosystème

Permettez-moi de partir

Rejoindre les miens

Poètes bohémiens

Dans les abîmes de l’oublie

Et dont les œuvres échappent encore au public

Permettez-moi de partir

Reprendre mon identité

Auprès de mes déités

Auprès de ces sommités

Qui ont été moi

Dans un lointain passé

Permettez-moi de partir

Bâtir les raisons de ma solitude

Loin des hommes et de leurs turpitudes

Permettez permettez…

Permettez-moi de partir

Dans l’éternité

Celle qui fut ma première maternité

 

Faustin Lucarde MIHINDOU NDONG, 

24 ans, Université Omar Bongo, Libreville (Gabon)